Les faits remontent à 5 mois environ. Alors que son beau-frère rentre à Sada en voiture, il remarque un groupe de jeunes marchant en bordure de la route, un peu avant les virages en lacet de Chiconi. Il s’arrête, discute avec eux, « on rentre chez nous », expliquent-ils. Mais en arrivant chez lui, il s’aperçoit que son téléphone n’est plus sur la banquette de la voiture.
Il fait demi-tour, retrouve le groupe à Ouangani, et leur réclame le portable. Ils l’assurent, ils ne savent pas de quoi il parle. « Ce n’est pas grave, je ne suis pas venu chercher la bagarre, juste récupérer mon bien », leur avance-t-il, rajoutant : « Je vais quand même lancer un fatiha contre vous. »
Le Fatiha n’est pas un sort, mais une prière comme nous l’explique Nabilou Ali Bacar : « Quand on est victime d’un vol, on considère que l’auteur a une dette envers soi, on peut donc faire une invocation pour qu’Allah nous dédommage d’une manière ou d’une autre. Lui peut aussi subir des dommages, notamment le même acte qu’il a perpétré. »
Surprise : en entendant ça, ils font demi-tour comme un seul homme, et lui tendent le portable.
La nouvelle s’est répandue après la prière
La seconde mésaventure, c’est le directeur du CESEM lui-même qui l’a vécue le week-end dernier. « Je roulais vers Tsararano vers 22h, quand au carrefour, je reçois une pierre dans le pare-brise. Je renonce à m’arrêter, de peur d’être agressé. » C’est plus loin qu’il stoppera pour constater les dégâts. « Là, j’apostrophe deux adultes en leur faisant prendre conscience de la responsabilité des gamins de leur village. » Ils n’agiront pas. »
Quelque peu secoué, Nabilou Ali Bacar se souvient du dénouement heureux raconté par son beau-frère, et décide de se pencher sur cette prière du fatiha. Il dépose plainte malgré tout, et le samedi part à la mosquée de Tsararano. Après la prière, il raconte à l’assemblée de fidèles sa mésaventure, et annonce qu’il va effectivement faire un fatiha.
« Le lendemain dimanche, à 15h, je reçois un coup de fil qui m’informe qu’une famille vient de Sada pour me voir, avec leur fils. Et j’apprends qu’après le fatiha, la nouvelle s’est répandue dans le village. » Effectivement, la famille arrive à son domicile, « et le jeune avoue immédiatement son geste. Il était en groupe, ils avaient entendu qu’une voiture de gendarmerie banalisée patrouillait. Ils se sont saisis de pierres, c’est moi qu’ils ont visé et touché. » La famille propose immédiatement de le dédommager. La famille, enfin, la maman seule présente, qui n’arrive plus à éduquer son fils de 13 ans, qui trainait dehors à 22h.
Les madressas, des écoles de civisme
Même si c’est une réaction à la crainte, proche de la superstition, c’est un signe pour lui qu’on peut récupérer ces enfants, « ils ont malgré tout quelques repères, ils sont réceptifs à quelque chose. Si nous voulons des résultats, ne cantonnons pas trop facilement la religion à la sphère privée. Travaillons avec des associations cultuelles, que sont les chioni ou les madressas, plus modernes. Ce sont des écoles où on enseigne le civisme en plus de la religion, et qui peuvent aider ces jeunes gens à mieux assumer leur rang dans la société, comme le respect de l’école, du bien d’autrui, des aînés, etc… » Un outil de prévention pas calqué de métropole, adapté et sûrement moins couteux.
Le cadre de la collectivité demande, comme d’autres avec lui comme l’association « Demain pour les enfants », que les autorités publiques, Etat, département, procureur, communauté éducative, relayent donc les initiatives des madressas : « Ils sont des lieux d’accès au savoir comme l’école républicaine, mais ne font jamais parler d’eux pour des bagarres entre bandes, contrairement aux écoles. »
D’ailleurs, le conseil départemental disposait dans ses effectifs de « maîtres coraniques ». « Ces postes budgétaires existent toujours à l’instar des cadis et continuent à être rémunérées par le département. Et justement ces maîtres coraniques faisaient ce que font aujourd’hui les associations de madressas dans certains endroits de l’île. Pourquoi ne pas réactiver leurs missions comme on le fait pour les cadis ? »
Anne Perzo-Lafond
Le Journal de Mayotte